Philosophie, n° 98. Claude Lévi-Strauss : langage, signes, symbolisme, nature

Ce numéro, entièrement consacré à Lévi-Strauss, s'ouvre sur un entretien
avec Ph. Descola, qui occupe actuellement sa chaire au Collège de France.
Tout en répondant à des questions diverses, il explique sa fidélité fondamentale
à l'héritage structuraliste de Lévi-Strauss - à sa méthode plutôt
qu'à l'ensemble de ses positions philosophiques. Mais surtout, il nous
invite à un nouvel effort d'excentration, afin d'accéder à la compréhension
de modèles ontologiques qui se sont développés à l'extérieur de notre culture,
ou dans notre tradition, et qui ont conféré aux non-humains (appellation
qui déborde ce que nous nommons nature ) un statut de pensée très
éloigné de celui que leur attribue notre dualisme.
Dans «La condition symbolique», P. Maniglier conteste le bien-fondé du
reproche souvent adressé à l'anthropologique symbolique : son déni de la
politique, et sa réduction des violences sociales à des contraintes grammaticales.
Il montre au contraire que c'est pour la même raison que l'homme
est un animal symbolique et un animal politique. Si tout système symbolique
implique un espace fini de possibilités déterminées différentiellement, leur
systématicité suppose une possibilité surnuméraire qui ne peut être actualisée
que par un «acte». Que le sujet ne soit pas maître de ses signes, cela ne
signifie pas que la liberté soit illusoire, mais qu'elle est réelle , car inhérente
à ces réalités singulières que sont les signes, et aux opérations qui les font
advenir : liberté objective , consistant à faire advenir les possibilités du
monde plutôt qu'à y réaliser ses idéaux, mais liberté finie , celle d'un déplacement
d'une limitation des possibles à une autre. Ainsi l'anthropologie
apparaît pour ce qu'elle n'a jamais cessé d'être : une science morale.
Dans «Lévi-Strauss et le dépassement du modèle linguistique», J. Benoist
remet en question la thèse courante selon laquelle le structuralisme serait
avant tout une doctrine du sens. Il revient aux textes fondateurs de l'auteur
pour établir que, dans la perspective structuraliste, le sens est bien plutôt ce
qui doit faire l'objet d'une réduction, et être dévoilé comme fondé dans des
processus dépourvus de signification. Commençant par retenir du point de
vue saussurien l'idée que le sens résulte de la combinaison ordonnée
d'éléments dépourvus de signification, Lévi-Strauss en vient à soutenir que
même les éléments pourvus de sens, dans leurs modes de combinaison,
peuvent et doivent se comporter comme ces éléments de bases dépourvus
de sens.
Enfin, G. Salmon part de la pensée symbolique, définie par Lévi-Strauss
comme science du concret , pour en élucider la distinction avec la pensée
scientifique : alors que les sciences construisent leurs taxinomies en sélectionnant
un nombre restreint de critères homogènes, mythes et classifications
symboliques articulent par homologie des niveaux taxinomiques non-congruents.
D'où les «incongruités de la pensée symbolique» : glissements
et courts-circuits analogues aux mécanismes des traits d'esprit mis en évidence
par Freud, ainsi qu'aux procédés propres à l'art de la mémoire
- dont l'analyse jette une lumière nouvelle sur l'activité synthétique propre
à la pensée symbolique.
D. P.