Navaja, Dauphine & accessoires

Le Kebab de Yachar est un havre où viennent s'échouer des rafiots
fatigués. Il y a Gaston, l'ivrogne rescapé du PMU qu'était là avant, on
dit même que le kebab s'est construit autour de lui, à peine a-t-on
profité qu'il lève le coude pour remplacer le comptoir en bois par un
autre en zinc ; il y a le gros Jeff, ainsi surnommé, par antiphrase, à
cause de son abstinence ; il y a Inigo, le vieil émigré républicain qui
veut retourner mourir au pays ; et puis Pierre et Simon et un Américain
qui laissera en pension une poisson rouge nommée Ondine. Et beaucoup
de fantômes aussi, à commencer par celui de Leïla, la jeune fille
d'autrefois dont tous gardent la nostalgie.
Et tandis qu'autour d'eux le monde s'écroule, que des meurtres en
série ensanglantent le quartier, qu'une navaja apparaît et disparaît au
gré des allées et venues, que les ombres s'épaississent, le kebab de
Yachar résonne de la poésie de Nâzim Hikmet et des commentaires
fatalistes des habitués, chevaliers du raki ou du Morgon, couturés de
cicatrices mal refermées.