Médecins sans frontières : sociologie d'une institution critique

L'ouvrage d'Elsa Rambaud a pour objet une organisation humanitaire connue
de tous, pas seulement en France, et récompensée par un prix Nobel de la
Paix, Médecins sans frontières (MSF). Il rend compte, au moyen d'une
démonstration rigoureuse, patiente et pleinement convaincante, des processus
par lesquels MSF est parvenue à la fois à se placer en position d'«avant-garde»
de l'«humanitaire» en contribuant à transformer les caractéristiques
de cet univers social et surtout à sauvegarder cette position sur une durée, à
ce jour, plutôt conséquente.
L'idée centrale qui structure la démarche de l'ouvrage est de saisir MSF
sous l'angle de l'analyse de l'institutionnalisation de la critique - et, plus
généralement, des activités critiques - en son sein, MSF incarnant sans doute,
sous ce rapport, le terrain empirique idéal pour un tel questionnement.
L'ouvrage d'Elsa Rambaud nous montre qu'une large partie de ce que MSF
«est» et de ce qui s'y passe ne saurait s'expliquer par ses seules activités ou
fonctions officielles, celles de l'intervention humanitaire d'urgence, et que les
formes dans lesquelles s'y coule l'institutionnalisation de la critique y ont une
place insoupçonnée jusque-là.
Elsa Rambaud montre concrètement l'intérêt qu'il y a à ramener la critique
chez elle, là où elle opère et là où elle prend son sens pour les acteurs, ou
plutôt ses multiples sens, c'est-à-dire dans les rapports sociaux eux-mêmes
et les institutions dans lesquelles ces rapports s'enchâssent. C'est dire, me
semble-t-il, les enjeux et la portée, très loin de l'ordinaire, de ce travail.
Michel Dobry