L'homme qui creusait : récits

C'est l'histoire d'un homme, au Cameroun, qui creusait en
chantant, en pleurant, et en priant. Il creusait pour enterrer son
fils, âgé de 16 ans. Arrêté par l'armée à la gare de Nkongsamba
où il vendait de la canne à sucre, son corps criblé de balles avait
été retrouvé gisant au milieu de centaines de cadavres déversés
par les camions militaires sur le parvis de la mairie. L'homme
creusa ensuite en chantant, en pleurant, et en priant pour enterrer
sa femme, morte quelques jours après l'enterrement de leur fils.
La dernière fosse que l'homme creusa en chantant et en pleurant
fut sa propre tombe, au fond de laquelle il ensevelit son corps
décharné et squelettique.
C'est aussi l'histoire d'un jeune couple, Anna et Alphonse.
Arrêté par l'armée à Manjo, au cours d'une rafle, Alphonse
réussit à s'évader et rejoignit les rangs de l'armée nationaliste
camerounaise. Pendant de longues années, Anna le chercha
partout. Elle retrouvera sa tête coupée et exposée au «Carrefour
maquisard», à Bafoussam.
C'est enfin l'histoire vraie, à partir de témoignages qui auraient
dû devenir un film, de ces hommes, femmes, enfants, anonymes,
exterminés par l'armée française et ses alliés, accusés entre autres
de ne pas savoir chanter La Marseillaise , d'avoir manqué de respect
au général de Gaulle, et d'avoir boycotté le défilé du 14 Juillet au
Cameroun.