Le silence

Un homme et une femme d'une trentaine d'années, mais vieillis ,
sont face à face. L'homme est venu rencontrer la femme sur sa
demande pressante, pour parler d'un passé d'adolescence.
L'homme restera muet tout au long de la rencontre ; il se
souvient vaguement : «C'était un soir de fête parmi tant d'autres.
Que me veut-elle ? D'ailleurs, je ne me rappelle plus. Les filles. Je passais
de l'une à l'autre. On le faisait tous. On allait dans les bois ou dans les
champs. C'était toujours comme ça, l'été. Parfois on était plusieurs sur
la même. On s'amusait. Je sens la transpiration. Sa lettre est signée :
Irène. Ce prénom ne me dit rien. J'ai beau chercher. Pourtant elle m'a
connu. Ça devait être bien avant que je quitte la maison, que j'obtienne
mon diplôme. Papa travaillait encore à l'usine. Il me disait de profiter
de ma jeunesse. On buvait sans soif, ces soirs-là. Les filles ne portaient
rien sous leur robe. Oui, bonnes que pour coucher. J'en ai bien profité,
oui. Le 19 de la rue, c'est ici. Je me passerais volontiers du déodorant.»
Tout au long du livre, seule la femme va parler. Parler d'elle,
parler de l'homme et de leur rencontre brève, si lointaine. Elle
lui parle d'un enfant décédé. Seize ans ont passé. Un trou de
seize ans les sépare. La femme parle seule, monologue, une sorte
de halètement. L'homme restera complètement dans son silence
plombé.