Le siècle des saint-simoniens : du Nouveau christianisme au canal de Suez

C'est en 1864 que Prosper Enfantin légua la totalité des archives en sa possession
à la bibliothèque de l'Arsenal, devenue depuis lors le lieu de mémoire du saint-simonisme.
Peut-on, aujourd'hui, alors qu'une grande partie de son programme est entrée dans
les faits et dans les moeurs, continuer à considérer cette doctrine comme un
«socialisme utopique» ou, à l'inverse, la réduire à une forme dépassée du libéralisme
quand ses appels à l'égalité des sexes, à la fin de «l'exploitation de l'homme par
l'homme», ou encore à une réorganisation de la société et de l'économie européennes,
demeurent des horizons d'action actuels ?
En apparence, l'école de pensée et d'action fondée sur la pensée du philosophe
Henri Saint-Simon n'a vécu qu'une dizaine d'années - de 1825 à 1835 - avant de
se dissoudre sous la pression d'un système politique alarmé par ses progrès dans la
jeunesse intellectuelle et dans la classe ouvrière. Mais en réalité elle a atteint son
zénith avec le Second Empire, portée par toute une génération de polytechniciens,
de banquiers, de médecins, de journalistes restés fidèles aux idéaux et aux réseaux
de leur jeunesse militante.
La prégnance jusqu'à nos jours de l'image du gilet lacé dans le dos en signe de
solidarité a pour contrepartie un certain oubli de la variété et de la somme des
apports d'un mouvement de fond qui s'étend jusqu'à Auguste Comte et à Pierre
Leroux et qui comprend, outre Enfantin, son chef charismatique, une foule de
personnalités plus remarquables les unes que les autres. Ainsi l'économiste Michel
Chevalier, les financiers Émile et Isaac Pereire, l'ingénieur Paulin Talabot, le
compositeur Félicien David, la féministe Claire Démar, ou encore Ismaÿl Urbain,
ce métis de Guyane qui s'est fait le défenseur attitré des Arabes d'Algérie.
Sait-on que ce sont les saint-simoniens qui ont créé la première banque d'affaires
et plusieurs des principaux établissements bancaires français ? lancé le premier
magazine populaire illustré, construit le premier chemin de fer pour voyageurs,
négocié le premier traité de libre-échange, promu le canal de Suez ? et qu'en 1891,
le dernier d'entre eux présidait encore, à Genève, à l'élaboration d'un état de droit
international ?
En leur rendant hommage à l'Arsenal, là même où sont conservées la plupart de
leurs archives, la Bibliothèque nationale de France invite à relire et revisiter des
textes et des documents d'histoire dont l'inspiration porte jusqu'à notre XXI<sup>e</sup> siècle
en train de s'inventer.