Le rire ou le modèle ? : le dilemme du moraliste

Entre les moralistes, plus même qu'entre les philosophes, s'il
est vrai que la distinction vaille, la hiérarchie se règle d'après la
qualité de leur rire. Car la forme commande. Il faut que le rire,
comme la leçon, éclate à la chute de l'aphorisme : quand la forme
brève, au point de se résoudre en loi, de se clore sur l'exemple,
s'échappe en ironie et choque le sens attendu. Aussi y a-t-il paradoxe
de la part du moraliste à poser le modèle et l'imposer fût-ce
au détour de l'énigme ; aussi appartient-il au vrai sage de réserver
son dernier mot à se rire de soi. Dérision tournée contre l'exemplaire,
contre la menace, même masquée, de l'apodictique et du
prescriptif, singulièrement contre ces apologies épigrammatiques
du bonheur par abstention ou de la vertu sans gaieté. De
Plutarque aux Lumières, avec arrêt sur Montaigne, Descartes ou
Pascal, puis La Bruyère, Marivaux ou Rivarol, entre autres, le lecteur
jugera au fil de ce volume de la qualité des rires et par
conséquent des morales.