Homunculus : critique dostoïevskienne de l'anthropologie

Cet ouvrage ne se propose pas d'«expliquer» une fois de plus Dostoïevski
avec des catégories psychologiques, sociologiques ou religieuses qui lui sont
extérieures et qui le limitent, mais de chercher dans le discours dostoïevskien
des catégories originales et autonomes capables d'expliquer notre situation
d'aujourd'hui.
Le récit dostoïevskien n'est pas un récit fictif que l'on peut regarder avec
indifférence ou seulement avec curiosité. Il nous concerne directement, parce
qu'il résume et révèle l'aventure dramatique de notre civilisation, à partir du
«crime» qui l'engendre, la séparant des civilisations traditionnelles et l'opposant
à elles, jusqu'au «châtiment» dont nous sommes aujourd'hui à la fois
les victimes et les témoins.
Au terme de son action préméditée et quelle que soit cette action - le
meurtre d'une vieille usurière ou la déstructuration du monde pré-moderne -
«l'homme nouveau» enfanté par la modernité, sans précédent dans l'histoire,
est appelé à une conversion intellectuelle indispensable. Il avait mis «la vie»
en question et l'avait sommée à s'expliquer devant la «conscience humaine» ;
désormais c'est la vie qui convoque la conscience devant le tribunal suprême
de la mort.
Par des révolutions techniques et politiques, la conscience s'était efforcée
de modifier la vie en éliminant ce qu'elle y trouvait de scandaleux : la guerre,
la souffrance, le mal. Elle avait inventé «le bonheur», prôné «la justice» et
oeuvré à la construction de «l'utopie».
Mais voici que, au terme de quatre cents ans d'actions inspirées par les exigences
de la conscience, «l'homme nouveau» voit surgir à l'horizon la question
de la mort qu'il a si longtemps refoulée. Le jugement qu'il porte sur son
monde utopique et triomphant doit être révisé : ce monde est peut-être meilleur
et plus juste, mais est-il encore un monde viable ? Dostoïevski nous apprend que
les questions de la conscience sur le bonheur ou la justice sont désormais
futiles ; elles s'effacent lentement et disparaissent devant la seule interrogation
sérieuse : celle de la survie.