La silve : histoire d'une écriture libérée en Europe de l'Antiquité au XVIIIe siècle

Stace (c. 40-96) a conçu avec ses Silvae («poèmes-forêts») un genre
d'écriture nouveau, qui doit beaucoup à Horace. Mais la perspective
n'est pas celle du moraliste. Dégagées de la fureur platonicienne, soumises
à une inspiration affective, étayées par une culture profonde et multiple, les Silves
se jouent des tabous génériques. L'écriture désormais ne connaît plus d'autre
convenance que celle qu'imposent les mille facettes de la vie et de l'humeur
de l'écrivain. L'exemple de Stace influencera profondément la latinité tardive,
dont maints auteurs comme Ausone, Ambroise, Prudence, Claudien ou Sidoine
Apollinaire reproduisent cet engouement pour une écriture «biographique»,
éthiquement et scientifiquement cautionnée par sa spontanéité, liée à la varietas.
Le Moyen Âge n'a pas ou guère connu les Silves de Stace, mais il a connu ses
imitateurs, notamment Sidoine Apollinaire. Parallèlement, le «dit», héritier
indirect de la silva , représente au Moyen Âge une forme d'écriture libérée. À la
Renaissance, bien après la redécouverte des Silves par Poggio Bracciolini en 1417,
l'humaniste florentin Ange Politien (1454-1494), relance la mode de l'écriture
«silvaine». Après lui, l'Italie puis l'Europe entière vont produire en abondance des
oeuvres variées sous le titre de silves , ou sous d'autres titres connotant une écriture
de la variété mêlée, de l'apparente spontanéité fondée sur une singulière érudition.
Ces oeuvres, la plupart du temps inclassables dans les genres canoniques, touchent
à tous les domaines intellectuels : poésie lyrique de circonstance, poésie épicohéroïque,
poésie didactique, miscellanées encyclopédiques, traités philosophiques
et scientifiques, arts plastiques, musique. L'écriture de la silve dépasse la chronologie
traditionnellement attribuée la Renaissance pour fleurir aux XVII<sup>e</sup> et au XVIII<sup>e</sup> siècles.
Les auteurs de silves tendent généralement à souligner le caractère hors-norme,
voire anti-normatif, de leur écriture, sa profonde individualité - une manière
d' essai -, son plaisir spécifique : un rapport particulier au matériau traité, une
dégustation vertigineuse du détail savant ou esthétique, que souligne d'ordinaire un
style souvent paratactique simulant une certaine oralité. Le présent volume essaie
de rendre compte, dans la diachronie, de ce phénomène protéiforme, commun à
toute l'Europe du début des temps modernes.