Cahiers du monde russe, n° 53-2-3. L'invention de la Sainte Russie : l'idée, les mots, les images

Les auteurs de cet ouvrage collectif se sont efforcés de saisir la notion
de «Sainte Russie» dans sa longue durée. Bien avant son apparition
dans les textes au XVI<sup>e</sup> siècle, elle faisait déjà partie de la tradition
médiévale d'un transfert de sainteté, à partir des lieux saints
(Jérusalem, Rome, Constantinople) vers le nouveau pays chrétien.
Après la chute de Byzance en 1453, ce transfert prit en Russie une
tournure particulière de sorte que, dès le XVI<sup>e</sup> siècle, un durcissement
idéologique conduisit les élites ecclésiastiques et politiques russes à
mettre en place un système de protection contre le monde catholique
et protestant. Cela provoqua une «second schisme» de la chrétienté,
bien plus important pour la Russie que ne le fut celui de 1054.
Le XIX<sup>e</sup> siècle fut un autre grand moment d'épanouissement de la
«Sainte Russie», lorsqu'une partie de la société cultivée opéra, en
imitant et en amplifiant l'expérience des nationalismes européens, un
retour vers le Sacré, voyant dans la Russie médiévale un État et une
société chrétiens ayant conservé la tradition la plus ancienne, donc la
plus pure : celle de l'Église d'Orient.
Cette idée - inspiratrice d'oeuvres artistiques et littéraires, ainsi
que de constructions idéologiques - se réalisa également dans des
recherches savantes. Les antiquités chrétiennes collectées (manuscrits,
icônes, objets liturgiques) se transformèrent dès lors en objets
historiques. Ce fut, ensuite, l'élaboration des outils conceptuels,
des méthodes et du vocabulaire, qui devait permettre à ce nouveau
domaine d'intégrer le concert des disciplines historiques.
Enfin, la découverte esthétique allait renouveler le sujet : au début
du XX<sup>e</sup> siècle, qui marque le terme de cette enquête, l'invention de
l'art russe médiéval se fit en écho à la passion pour les Primitifs en
Europe, en prévision des primitivismes d'avant-garde.