Homme et la société (L'), n° 159. Les territoires de l'amnistie : entre clémence et tolérance zéro

L'histoire des amnisties politiques en Europe se présente
comme celle de processus juridiques qui, par l'impératif
d'oubli, permettent à un événement traumatique d'être mis
à distance, empêchent rancunes et rancoeur d'empoisonner
le présent de l'histoire. Forts de cette approche nous
mettrons à l'épreuve plusieurs situations présentes en
Europe. En Italie, peut-on dire que la non-amnistie
des «années de plomb» empoisonne le présent ? À
contrario , en France, l'amnistie des derniers événements
traumatiques de grande ampleur, comme la collaboration
et la guerre d'Algérie, n'a-t-elle pas laissé des traces
d'illégitimité pour avoir masqué la vérité historique, voilant
ce qui rendrait justement possible aujourd'hui des
relations pacifiées avec ces pans difficiles de l'histoire
nationale ? Que dire du décret Suykerbuyk en Belgique qui
semble renvoyer dos à dos les résistants et les
collaborateurs plus de cinquante ans après le seconde
guerre mondiale, plus de quatre-vingt-dix après la
première ? Le sang versé dans un climat qualifié de
terroriste dans le cas italien, l'implication dans le génocide
des juifs pour nombre de collaborateurs, les actes de
toriure pour les acteurs de la guerre d'Algérie, le
nationalisme collaborateur des Flamands incriminés, ont
donné à l'amnistie un caractère scandaleux.
Ce caractère scandaleux peut cependant être mis à
l'épreuve d'une analyse critique qui permet de distinguer
entre deux modèles d'amnistie : celle où les vaincus ont
remis en question les principes démocratiques et celles où
les vaincus ont été amenés à faire usage de la violence au
nom d'un patriotisme démocratique. Dans l'un et l'autre
cas, les bénéficiaires et les fondements politiques de
l'amnistie diffèrent. Dans une Europe qui semble faite de
moins en moins cas des principes démocratiques,
constamment rappelés pour mieux les négliger, les
territoires de l'amnistie produisent une conscience
historique ambivalente. Il s'agit de comprendre comment
et de saisir les enjeux d'une nomativité souvent mai
partagée.