Cahiers du sens (Les), n° 19. La parole

À nos yeux, il ne suffit pas de prôner une certaine révolution sémantique pour faire
une place analogue, dans la vie quotidienne, à la pratique ! Il y a quelques jours, dialoguant
à bâtons rompus avec l'une de nos auteures (?), nous nous étonnions de
constater que nos amis poètes n'avaient point abordé, dans notre «dossier» sur La
parole, le récurrent problème de la parole confisquée par force, de la parole interdite,
de la parole bafouée, violée ou assassinée. Dieu sait pourtant si notre planète est
secouée par cette parole, individuelle ou collective, qui réclame à juste titre une
meilleure répartition des richesses sociales (et culturelles, bien évidemment !). Dieu
sait s'il n'est pas un seul jour où les médias de notre «doux pays de France» ne s'insurgent
contre le pouvoir d'achat s'affaiblissant de plus en plus, la crise économique
inquiétant les banques et mettant à la rue les plus financièrement démunis.
Bien sûr, notre revue écoute et édite en priorité la parole poétique de ceux et celles
qui n'ont jamais (ou presque) la parole, dans notre monde. Bien-sûr, elle souhaite,
comme tant d'autres, lutter contre la désertification lente du champ culturel de notre
pays (patrimoine francophone y compris !). Bien-sûr, Nous aimons le verbe résister
quand il ne cache pas une mode bavarde et facile qui consiste à éditer ou tendre un
haut-parleur vers tout poète, même lisiblement médiocre, pourvu qu'il (ou elle) nous
vienne d'un lointain pays d'Afrique ou d'Asie (il y aura toujours une ambassade pour
«couvrir les frais»). Tout le monde n'est pas un cousin de Charles Péguy ou un héritier
d'Aimé Césaire selon la couleur de sa peau ou son carnet d'adresses comme dirait
Régis Debray...
En vérité, nous n'aimons guère la parole de salon, la récitation en fauteuil de luxe,
la parole trop facilement «subventionnée» ou honorée de Prix sans fin pour être vraiment
«résistante». Sans doute est-ce la raison pour laquelle nos amis des Cahiers,
depuis bientôt vingt ans (mais oui !) n'ont-ils pas uniquement le mot révolution à la
bouche même s'ils ont lu et relu «la littérature à l'estomac» de Julien Gracq.
Entre crier «Révolution !» sur une barricade imaginaire, bien calé dans un fauteuil
d'éditeur friqué jusqu'à la garde et peu soucieux de poésie, et incarner ce que l'on dit,
il y a cette distance, ce fossé, cet abîme, qui donne le vertige et qui sépare l'être et le
paraître, parfois à jamais. Combattre le malheur du monde ne veut pas dire, ou écrire,
et sans cesse répéter, des slogans, souvent assez peu inspirés.
Et pourtant que Dieu nous garde d'être des tièdes ou des mous.