La Licorne, n° 73. Métaphores d'époque : 1985-2000

Réseau, rhizome, surface, écran, fiction, virus, animal, chair :
autant de thèmes ou de motifs, de paradigmes ou de mythes déconstruits
ou en formation, qui se voient déclinés au fil de discours, de
récits et d'images se tenant au carrefour des arts et des disciplines, et
tirant leur consistance et leurs effets de l'hétérogène qui les constitue.
À travers l'impureté des formes qu'elles manifestent, la mobilité
des objets qu'elles décrivent, la fluctuation des trajets qu'elles
explorent, ces figures semblent dire - en creux, en contrebande et
parfois frontalement -, tout à la fois avec précision et déplacements,
une époque, la nôtre : celle peut-être que nous venons tout juste de
quitter ; celle, déjà, dans laquelle nous entrons. L'invention d'une fin
de siècle ? Mais que représentent exactement ces métaphores quant
à cet extrême contemporain ? Que disent-elles de ce présent qu'elles
contribuent à représenter mais également à inventer à mesure
qu'elles glissent d'un discours à un autre, d'une forme littéraire,
cinématographique ou picturale à une autre ? Y a-t-il une connaissance
possible à partir de telles figures comprises dans leur plasticité
et leur instabilité ?
Ce que l'on qualifie ici de «métaphore d'époque» ne désigne, en
fait, exclusivement ni la matière (ce dont «parlent» les oeuvres), ni
la manière (comment elles en «parlent»), mais la relation entre les
deux. À travers cette tension - voire cette ambiguïté - entre thème et
trope, se dessine un double parcours possible : il s'agit à la fois d'appréhender,
dans une perspective centrifuge, les images ou les concepts
que l'époque suscite, et d'envisager, d'un point de vue centripète,
la création même d'une époque par la condensation de divers
moyens de représentation et des discours critiques, sociologiques ou
philosophiques qu'ils motivent. C'est donc aussi le foisonnement des
métaphores critiques qui fait question : face à la vanité - et, peut-être,
à la vacuité - d'une pensée critique qui se voudrait à la fois tautologique
(la tautologie comme absolu de la fidélité à l'objet décrit)
et signifiante - le sens débordant nécessairement ce même objet -. la
métaphore s'impose désormais comme l'un des outils les plus répandus,
sinon les plus pertinents, pour tenter de sentir , non l'essence
d'une époque, mais les effluves qu'elle répand. Contre toute une
idéologie de la pénétration (pénétrer, c'est-à-dire à la fois comprendre
et prendre, percer et envahir) et de l'étreinte (embrasser et étouffer),
elle développe une stratégie de la caresse : en frôlant l'époque, en
effleurant les oeuvres, elle espère les faire plus sûrement trembler et
frémir. Mais tout discours - celui-ci compris - est-il inéluctablement
pris dans le filet de la métaphore ?