Tolstoï, oncle Gricha et moi

Sofia écrit des listes, partout et tout le temps : les diminutifs
gênants, les phrases qu'elle aurait souhaité ne jamais avoir dites
ou les restaurants les plus mauvais. Une obsession qui lui permet
d'affronter un quotidien morose ; sa fille de deux ans et demi
doit se faire opérer du coeur pour la troisième fois, Alzheimer
emporte peu à peu sa grand-mère, et ce n'est certainement pas sa
mère, grande collectionneuse d'autocollants Panini et adoratrice
de Tolstoï, qui peut lui apporter son aide.
De ses origines russes, la jeune femme ne sait que très peu
de chose. C'est en trouvant chez sa grand-mère de mystérieuses
listes écrites en cyrillique qu'elle découvre l'existence de Gricha,
un oncle dont elle ignorait tout. Qui était cet homme passionné,
fougueux et marginal ? À travers lui, l'histoire familiale de Sofia
se dévoile peu à peu pour livrer ses plus lourds secrets.
«Oncle Gricha, lui, aimait parler
de la guerre, il aimait parler en général.
C'était lui qui racontait les histoires
de grand-mère d'habitude. On prenait plaisir
à écouter ses interprétations qui partaient dans
tous les sens, enflaient, prenaient des tournures
inattendues, s'enrichissaient de mille détails,
se projetaient dans l'avenir sans prévenir.
Il savait créer un suspense et faire trembler,
parfois même un peu pleurer, souvent éclater
de rire.
[...] Un seul détail posait problème : en vérité,
oncle Gricha ne pouvait pas se souvenir de cette
époque. Il était né en 1945, lorsque la guerre
était déjà finie, deux jours après la conférence
de Potsdam. Quand quelqu'un lui avait
demandé, un jour, d'où il connaissait toutes
ces histoires de guerre, il s'était contenté
de hausser les épaules d'un air mystérieux.
Répondre à cette question, étayer son récit
de sources sûres, n'aurait pas été digne
de son statut de conteur.»