Un dernier jardin

«Le Paradis hante les jardins, écrit Derek Jarman,
et il hante le mien.» Jarman fut l'un des cinéastes
(et plasticiens) les plus notables de l'Angleterre de la
seconde moitié du XX<sup>e</sup> siècle ; son film le plus connu,
ou le plus scandaleux, fut le fameux Sebastiane (1975),
joué en latin ; on lui doit également un Caravaggio
(1986), un Edward II (1991) et un Wittgenstein (1992).
Jarman fut aussi, ce que l'on sait moins, le créateur
de son propre jardin-paradis dans un milieu que
beaucoup qualifieraient d'infernal plutôt que de
céleste - une immense étendue de galets le long
de la mer, face à la centrale nucléaire de Dungeness,
au sud de l'Angleterre.
Jarman, passionné de botanique depuis son
enfance, a su associer son regard de peintre, son savoir-faire
horticole et ses convictions écologiques pour
créer un paysage d'une rare magie, où fleurs, arbustes,
silex, coquillages et bois flotté se mêlent à d'étranges
sculptures associant pierres, vieux outils et bric-à-brac
rouillé comme autant de petites oeuvres d'art serties
dans un décor sans cesse changeant. A l'automne, le
végétal cède le pas au minéral ; les cercles de silex et
les sculptures de galets surgissent et dominent l'espace
d'un hiver, puis disparaissent, le printemps venu,
enfouis sous la lavande et la santoline.
Dès l'acquisition, en 1986, de Prospect Cottage, où
fut créé le jardin, Derek Jarman commence l'écriture
d'un carnet de bord de jardinier qu'il tiendra jusqu'à sa
mort, en 1994. La lecture de ce texte permet de suivre
pas à pas l'histoire d'un lieu hors du commun - histoire
magnifiquement illustrée par les photographies de
Howard Sooley. Le jardin de Derek Jarman, ultime
oeuvre d'un véritable metteur en scène de la nature,
n'est autre qu'un hymne à la vie.