De l'avantage de voyager en train

«Ce que les gens recherchent dans l'art à la tombée du jour, après s'être
comportés comme des sauvages toute la journée, et que l'on nomme
communément "présence humaine", "authenticité", "vérité", "blessure de
l'âme", n'est rien d'autre qu'un agencement de mots. Je me moque beaucoup
de mes collègues quand ils parlent de la dimension intérieure de l'être
humain. Je leur dis que cette dimension intérieure est une illusion, et je le
leur démontre.»
Le temps d'un voyage en train, métaphore d'une plongée dans les bas-fonds
de l'âme, Antonio Orejudo cherche l'Homme au coeur du délire verbal.
Chaque étape de ce convoi halluciné résonne d'une histoire particulière
(une éditrice humiliée par son mari écrivain, un clandestin africain tentant
de survivre en Espagne, un infirme féru de livres qui passe à côté de
l'amour, une femme qui se transforme en chienne par la volonté sadique
de son mari...) contée par le schizophrène Martin Urales de Ubeda, dont les
mots se bousculent à un rythme d'enfer et consument la réalité, vapeur
tremblante dans le ciel de la fiction.
Au terme de cette odyssée ferroviaire qu'Antonio Orejudo qualifie volontiers
d'«antihumaniste», où l'ignominie est transcendée par un comique de
l'énormité, l'éternelle question de la frontière entre réalité et fiction ne se
pose plus. Le lecteur-voyageur retrouve le quai, où les monstres de papier
mordent dans un sandwich, avec une chemise rouge sous le bras.