L'inconnue en rouge et noir : journal fragmentaire

Elles s'appelaient Hannah, Myriam, Rebecca, Rachel, Sarah, Salomé, Esther,
Léa, Judith, Héléna, Laïla.
Elles furent si différentes mais l'histoire, pourtant, leur a réservé un sort
commun. Leur vie s'est arrêtée à l'âge de l'amour, des passions généreuses, à
l'aube d'un possible bonheur.
L'implacable, L'aveugle mécanique d'extermination nazie en a décidé ainsi :
«Kl Auschwitz I»
«... au premier étage du Bloc 5 réservé aux preuves du crime,
il y a une longue salle d'exposition composée de plans inclinés derrière
d'immenses vitrines de part et d'autre de cette pièce où s'entassent par
dizaines de milliers des chaussures de victimes déportées dans ce camp.
Elles sont sous contrôle hygrométrique et l'odeur du traitement de
conservation saisit le visiteur.
Innombrables et pitoyables vestiges, de femmes, hommes et enfants
entremêlés, de toutes origines, de toutes conditions.
Dans la vitrine de gauche, au centre du troisième rang, naufragé, égaré dans
cette marée de godillots éculés aux couleurs uniformément passées, un
soulier de femme à l'empeigne bicolore se détache.
Chaussant 39, légèrement déformé par un hallus-valgus du gros orteil, ce
soulier a sans doute appartenu à une femme plantureuse, femme de goût,
d'audace, libre de corps et d'esprit, intelligente, sensuelle et fière de l'être.
Immobile à jamais, d'un rouge et noir intact, ce soulier semble attendre
désespérément
la chaleur du pied de Hannah «la grâce»
ou de Myriam «la princesse de la mer»
de Rébecca «la servante de dieu»
ou de Rachel «la brebis»
de Sarah «la princesse»
ou de Salomé «la paix»
d'Esther «la myrte»
ou de Léa «la lionne»
de Judith «la juive»
ou de Héléna «l'éclat de soleil»
de Laïla «la nuit» ou de .....
Noire est la Nuit, dense le Brouillard...»