Constitution du droit réel par l'effet de la tradition

La consécration par le Code civil de 1804 de la règle du transfert de propriété
solo consensu a conduit à envisager la constitution du droit de propriété distinctement
de son opposabilité erga omnes. Une situation identique se constate en présence
d'un droit réel démembré, où la constitution du droit est fréquemment indépendante
de l'opposabilité aux tiers, qui dépend de l'accomplissement d'un procédé ostensible.
Cependant, ce schéma contrevient à l'opposabilité substantielle du droit réel, qui
assure à son titulaire l'exclusivité de sa relation juridique avec la chose. En effet, la
constitution du droit réel repose sur un phénomène de transmission qui en représente
le rouage essentiel : il s'agit de la transmission d'un bien en présence du transfert
de propriété ou de celle d'un avantage économique sur le bien grevé d'un droit réel
démembré. Par nature risquée pour les tiers, cette opération translative nécessite qu'une
personne ne puisse opposer son droit aux tiers qu'après l'exécution d'un formalisme
d'extériorisation. Elle révèle ainsi la particularité du régime juridique de l'opposabilité
substantielle du droit réel, qui est caractérisée par cette réciprocité vis-à-vis des tiers.
Cette approche s'articule mal avec l'idée d'une constitution conventionnelle du droit
réel où son opposabilité est appréhendée de façon duale : à l'état «virtuel» lors
de l'échange des consentements et à l'état «effectif» avec l'accomplissement d'un
procédé ostensible. L'opposabilité «conventionnelle» est un concept creux car sans
effet juridique, de sorte que l'opposabilité substantielle du droit réel entretient une
relation exclusive avec le formalisme la mettant en oeuvre. Se trouve ainsi fondée la
perspective d'une constitution du droit réel par l'effet de la tradition car celle-ci, au-delà
de sa matérialité originelle, extériorise l'opération translative inhérente au droit
réel et en préserve ainsi l'opposabilité substantielle. Il est dès lors question d'analyser
précisément la manière dont la règle de la constitution sola traditione du droit réel
pénètre le droit positif. Or, à cet égard, elle fait oeuvre de rationalisation.