Action poétique, n° 179. Angleterre, 7 poètes

La Fontaine
Telle censure
Ne fut si sûre
Qu'elle espérait ;
De ma fressure
Dame Luxure
Jà s'emparait.
Poésies mêlées, V.
Ni celle du boeuf, ni celle du veau, ni celle du
chevreau, ni celle du cabri (en Corse), ni celle du
chevreuil (sauce chasseur), ni celle du porc (spécialité
vendéenne en civet, avec le sang et les couennes),
ni même celle du mouton : la seule fressure
d'agneau.
Le nom, féminin, se découvre ici dès le XIII<sup>e</sup> siècle,
du latin populaire frixiera , friture, par fricassée en
première lecture. La fressure ( pluck en anglais, frattaglié
en italien, fressura en portugais, geschlingue en
allemand, assadura en espagnol...) se consomme
dans les pays du monde qui connaissent, apprécient
et élèvent l'agneau (elle entre, notamment dans la
composition de la farce du célèbre haggis écossais).
Elle consiste en l'apprêt des parties intérieures :
coeur, rate, foie, poumon (le mou), pris ensemble.
On y ajoute souvent le ris (je suis pour !).
Peu recommandée par les albums ou les recueils
consacrés à la cuisine, considérée comme vulgaire,
impropre à l'espace du goût comme aux délicatesses
de bouche, il s'agit, en réalité d'une assiette, aujourd'hui
rare, de haute saveur, avec des montées obscures
mais robustes de fumets oubliés.
Voici les trois recettes à partir desquelles d'autres
combinaisons sont possibles (par exemple, la fressure
d'Anjou, avec minces tranches de lard) ; elles
résument les façons de faire, parmi les plus
dépouillées. Elle exige un quart-de-tour-de-main
pour ne pas transformer par un trop de cuisson un
fricot de terroir, gourmand, soutenu, contrasté, une
chère délicieuse, en un bloc noueux et insipide.
À la bonne femme,
(apparentée «sauce poulette») dans l'humilité
brève d'une casserole et d'un feu, sans accommodements
longs et complexes. Donc, couper les abats
en morceaux, plutôt petits (écarter les poumons si
leur caractère légèrement spongieux vous rebute).
Laisser revenir, à peine blondir, dans une huile d'olive
fine, assez chaude, ajouter sur l'instant un
oignon haché. Fariner, peu. Remuer, avec une
baguette de laurier-sauce. Mouiller d'un verre de
vin blanc sec.
Assaisonnement (sel, poivre du moulin), bouquet
garni. Laisser réduire quelques minutes - 8 à 10,
pas plus, au-delà la fressure durcit. Ajouter l'ail
gratté du bout des doigts sur les dents d'une fourchette,
le persil ciselé, et, hors du feu, une liaison au
jaune d'oeuf et jus de citron.
À la minute,
couper les éléments de la fressure en minces
lamelles, les faire sauter à l'huile - à la va-vite, sur
feu vif, sel, poivre, ail, persil réduit, citron - Servir.
À l'anglaise,
avec une pointe bienvenue de sophistication.
Faire blanchir dans une eau salée bouillante la rate
et le poumon. Égoutter. Détailler ensuite en tranches
point trop fines, rate, poumon, foie et coeur.
Escaloper les ris. Fariner, peu. Passer quelques
minutes à la poêle dans un beurre clarifié (c.-à-d.
que vous avez fait fondre à feu très doux, puis
décanter, puis passer).
Égoutter. Dresser sur un plat chaud, oblong.
Verser dans la poêle une cuillère de farine, à peine
blondir. Ajouter une rasade de madère, une giclée
de Harvay sauce. Laisser frémir. Étendre sur la fressure.
Servir avec des rates (les pommes de terre) fermes
ou une purée (par exemple de lentilles). Vin de
haute cime, ultra sec, dépouillé.