L'oubli dans les temps troublés

En 1971, le président Georges Pompidou gracie le collaborateur
criminel Paul Touvier. Il dit à cette occasion : «Le moment n'est-il
pas venu d'oublier ces temps où les Français ne s'aimaient pas ?»
Le pays devrait effacer une période remarquable et complexe
de son histoire, Occupation et Résistance incluses.
Jean-Michel Rey analyse les paradoxes de l'amnésie volontaire
décrétée. Il en fait l'historique, de la révocation de l'édit de Nantes
déclarant «nulles et non avenues» les lois en vigueur, ou de
Louis XVIII revenant au pouvoir avec pour mot d'ordre «union
et oubli», au ministre de la Guerre ordonnant à l'armée d'oublier
ce qui vient de se passer - l'affaire Dreyfus -, et à la guerre d'Algérie.
Le souverain des temps troublés croit chasser le trouble
en décrétant l'oubli. Or, en voulant retrancher une part
de l'histoire nationale pour restaurer l'unité perdue, il donne
à voir le ressort stupéfiant de ce qu'il veut que l'on occulte.
Avec les penseurs de l'oubli - que sont notamment Michelet
et Péguy, Freud et Faulkner -, Jean-Michel Rey dérange la visée,
individuelle et collective, de l'interdit du souvenir.