Mon Kafka : mon Kafka, l'unique

«Ce dimanche 19 juillet 1910,
j'ai dormi, je me suis réveillé, dormi, réveillé,
misérable vie.»
Franz Kafka, Journal.
« J'y songe souvent et, chaque fois ,» je me demande
quand dans ma vie est apparu le Journal.
Impossible de dater cette apparition, mais il me
semble tout de même que ce fut très tôt, dès
mes premières années d'étude, presque à l'âge
où Kafka a commencé à l'écrire. Il ne m'a plus
quitté. Ce grand livre souffrant, tragique et drôle,
n'est pas de ceux qui détruisent, mais de ceux qui
sauvent, qui donnent de la force. On y revient, sans
cesse. Parcouru par la douleur de l'existence, il est
traversé par la lumière. D'une beauté déchirante, il
est transpercé par l'échec, par l'angoisse lancinante
de l'échec, par le désir de solitude et par le désir de
la rencontre, par la nécessité menacée d'écrire et la
douleur du corps, du « désespoir que me causent mon
corps et l'avenir de ce corps » (1910).
« Je suis une fois de plus tiraillé à travers cette fente
longue, étroite, terrible, dont, à vrai dire, je ne puis
triompher qu'en rêve. À l'état de veille et par la seule
force de ma volonté, je n'y parviendrais jamais »
(5 décembre 1919).
Aujourd'hui je parcours à nouveau le Journal par
le biais de cette quête particulière de l'écriture de
ses rêves, de ses visions d'avant le sommeil (« mais
je n'ai pas dormi du tout ») et de l'immédiat après
réveil.
Franz Kafka écrit comme on dessine - c'est
l'écriture la plus proche du dessin que je
connaisse. Quelque chose que je n'ai jamais vu
ailleurs. Et, dans le Journal , le travail incessant
de cette écriture se frayant un chemin par
approches successives, cet effort pour aller vers
cette vérité dépouillée est incomparable - Kafka
dessine.
« L'insatisfaction dont une rue offre l'image, chacun lève
les pieds pour quitter la place où il se trouve » (21 août 1912).
« Tout oublier. Ouvrir la fenêtre. Vider la chambre. Elle
est traversée par le vent. On ne voit que le vide, on cherche
dans tous les coins et l'on ne se trouve pas » (19 juin 1916).
« Vague espoir, vague confiance » (2 novembre 1921).
« Cet après-midi, rêve d'une tumeur sur ma joue. Cette
frontière oscillant perpétuellement entre la vie ordinaire
et une terreur en apparence plus réelle » (22 mars 1922).
« Mon travail se clôt, comme peut se fermer une plaie qui
n'est pas guérie » (8 mai 1922).
La plaie n'est pas et ne peut se guérir, chaque
page ouverte du journal l'est sur une douleur et
sur un récit mêlé de désespoir et de lumière. Pour
moi, les images , ce que j'appelle cette évocation
si violente qu'elle s'apparente donc au dessin,
se reçoivent de façon viscérale, intense ; elles se
ressentent physiquement : ce sont des mots qui
agissent sur le corps, qui pénètrent avec toute la
force que nécessita leur expulsion.
« Mon Kafka », il est celui de tous et celui singulier
de chacun. Marina Tsetaïeva écrivit « Mon
Pouchkine » en 1937. Mon titre lui est un évident
hommage.
Anne Gorouben, Paris, juin 2015