Une vie pour l'art : mémoires

«Quelle bien étrange et douce tendance que celle qui
consiste à ne voir le monde qu'à travers l'art ! Si l'art est
un reflet sublimé de la vie, ne voir le monde qu'à travers
l'art, est-ce une faculté transcendante ou l'expression
d'une incapacité à percevoir les phénomènes dans leur
plus évidente simplicité ? S'il est question de partir à
Venise, ce n'est pas aux gondoles que je pense mais
au quattrocento. Mes oreilles s'emplissent du souvenir
de la musique de Vivaldi tandis que mes yeux sont
assaillis d'images rémanentes des plus beaux tableaux
de Carpaccio, de Tiepolo, de Véronèse, du Tintoret. La
figure féminine tout empreinte de mystère de La Tempête
de Giorgione m'envahit.
Dans l'île de Port Cros où j'aime à passer les vacances,
ce n'est pas la mer que je contemple mais les arbres, à la
recherche des bosquets que Fautrier a peints. Je pense
à Gide et Paulhan qui ont tant aimé ce lieu.
Si mes pas me mènent boulevard Magenta, ma femme me
demande pourquoi j'ai l'air si absent. C'est que je recherche
le «Sphinx-Hôtel» au sortir duquel Nadja croisa le regard
d'André Breton un certain jour de l'automne 1926.»
Passionné d'art, expert, collectionneur boulimique,
Patrice Trigano, un des plus éminents galeristes de la
scène parisienne, se penche sur son passé.
À travers l'organisation de plus de deux cents expositions
d'art moderne et contemporain, il fait revivre les
moments privilégiés de ses rapports avec les artistes et
nous guide dans la connaissance de leurs oeuvres.