Littératures, n° 62. Regards sur la tragédie,1736-1815 : histoire, exotisme, politique

Qu'aux approches de la Révolution - et même longtemps
avant - la tragédie française devienne de plus en plus le lieu
de discours et de débats politiques, c'est une évidence sur
laquelle il n'est pourtant pas inutile de s'interroger. Qu'elle
envahisse, en plus des territoires de l'histoire antique où elle
a dès longtemps trouvé sa place, d'autres contrées,
notamment exotiques, où développer ses fables pour
illustrer les questionnements - sur l'altérité en général, sur
le choc des civilisations, sur le fanatisme et les religions, sur
le colonialisme, sur le pouvoir - qui taraudent les
intellectuels de l'époque du triomphe des Lumières, c'est
encore une évidence qui n'en exige pas moins d'être
soumise à un examen critique attentif.
Comment cette forme de la poésie dramatique, souvent
considérée comme sclérosée ou même moribonde après
avoir dominé l'âge classique, parvient-elle à se mettre au
service de la modernité idéologique et, parfois, à y puiser
l'énergie spectaculaire d'un véritable renouvellement ? C'est,
pour faire vite, la question qu'on a souhaité se poser dans ce
recueil, qui s'efforce d'explorer la production tragique de la
seconde moitié du XVIII<sup>e</sup> siècle, sur les traces notamment
des nombreux épigones de Voltaire, qui font de la tragédie le
support d'un débat sur les questions politiques et d'une
réflexion sur l'autre et l'ailleurs.