Hors-lieux, n° 4

"L'Archipel Bloodbath" (L'archipel bain de sang) est le titre que Jean-pierre Faye donne à sa préface du
livre, "Bains de sang", de Noam Chomsky, publié en 1975 dans la Collection Change dirigée par J.P. Faye
chez Seghers. Jean-Pierre Faye écrit : "Ce livre bref est d'une importance égale à celle de l'immense Archipel
du Goulag. Et l'on ignore la géographie du siècle que nous habitons si l'on ne connaît pas ce livre ou si l'on
refuse d'en connaître la description. Les différences sont évidentes. Ici, l'auteur du témoignage n'appartient
pas à l'immense nation des victimes. Il habite le camp de ceux qui pourraient demeurer "neutres", ou faire
l'éloge de l'indifférence ou, mieux encore, choisir de se faire les "experts en légitimation", et, finalement, les
apologètes des bourreaux, occupés à leur apporter les bénédictions de l'idéologie. "Bain de sang" -
bloodbath- est un terme familier aux Américains, écrit encore Chomsky. Il est communément employé pour
décrire les actes de violence et de terreur - passés, présents et futurs - contre les populations civiles,
lorsqu'ils sont attribués à l'ennemi, et dans les cas où la victoire n'est pas de notre côté. Et Chomsky de
préciser que le souci que l'on a de la violence est éminemment sélectif. Et c'est ce qu'il va démontrer pendant
130 pages, pour finir par : "D'autres régimes de terreur ont peut-être été aussi brutaux que celui de Thieu, et
de Washington, dans leurs assauts contre la dignité humaine et contre la vie. Il n'en est certainement pas qui
aient été aussi hypocrites."
"Ultimi Barbarorum", voulait placarder Spinoza sur les murs de La Haye le 20 août 1672, "Ultimi
Barbarorum"... Les derniers des barbares... Pourquoi Spinoza était-il si révolté ? Parce
qu'une foule déchaînée venait de massacrer ses amis Jan et Cornelis de Witt. Le 21 juin précédent, Jan avait
été poignardé en pleine poitrine par quatre hommes, et, à peine remis de ses blessures, le 20 août, en
compagnie de son frère, avait été traîné hors de la prison du Gevangen Poort par le peuple de La Haye et
massacré d'horrible façon. L'émotion provoquée par ce crime si horrible et si vil s'emparèrent de l'esprit de
Spinoza, au point qu'il rédigea un écrit où il blâmait sévèrement ce qui s'était déroulé, et Van de Spick
verrouilla la porte pour l'en empêcher, car il risquait sa vie. Républicain, Jan de Witt s'était battu contre la
royauté, contre toute forme de despotisme, mais à la fin le Parti de Guillaume d'Orange avait réussi à
soulever contre lui les habitants de la ville, et il avait donc été assassiné, avec son innocent frère, et les
cadavres des deux malheureux coupés en morceaux par la populace en furie. Scène antique, médiévale, d'un
autre temps, comme à chaque fois on espère ne plus en voir, la guerre de 14, Hiroshima, la Shoah, le Goulag,
la Guerre d'Algérie, du Vietnam, de Coréee, etc. sont pourtant advenus, à chaque fois revenait le "jamais
plus", fantasme de paix, d'une "terre pacifiée et généreuse"... Et aujourd'hui, le "jamais plus" est-il encore
opérationnel ? Ne savons-nous pas que le pire peut advenir d'une minute à l'autre, qu'il est déjà advenu, entre
autres, avec cette nouvelle vocation, pour les jeunes générations, qui est "Vocation : Kamikaze" ?