Cahiers de médiologie (Les), n° 3. Anciennes nations, nouveaux réseaux

Un certain tissu politique recouvre une certaine trame culturelle, qui recouvre à son tour une certaine chaîne technique. Si cette correspondance générale est fondée, on doit pouvoir la vérifier in vivo lorsqu'intervient une mutation technologique : les métamorphoses du fait national offrent à cet égard une véritable expérimentation médiologique. Système d'écriture, l'Etat-nation forgé au XIX<sup>e</sup> siècle reposait sur des réseaux de transmission (l'école et le journal) et de transport (routes et voies ferrées) qui se voient aujourd'hui bouleversés par des réseaux d'une autre nature (électronique, télématique, aérien...). D'où la question : qu'est-ce qui reste du sentiment d'appartenance national, quel nouveau type d'inscription communautaire émerge avec les satellites LEO, le Net, Airbus, les bouquets numériques ou Federal Express ?
Si la nation est un fait de nature, la question ne se pose pas : Barrès comme Danton peuvent ignorer Bill Gates, et nos collines inspirées se couvrir d'antennes paraboliques sans changer d'inspiration. Si au contraire l'Etat-nation fut la traduction en surface d'un moment dans l'histoire encore souterraine des moyens de domestication de l'espace et du temps, il nous faut retraduire Valéry en termes d'actualité : nous autres nations, nous savons désormais que nous sommes mortelles. Et maintenant, ex-petits Français. Anglais ou Yéménites, abandonnez vos hymnes, vos idiomes, vos manuels, vos couronnes et vos marbres, et demandez-vous quelle herbe est en train de pousser sur nos décombres.