Modernités, n° 33. Nihilismes ?

Dans le prolongement des réflexions sur le mal ou sur la question
des valeurs de l'art aujourd'hui , c'est un pan capital de la
littérature moderne européenne que ce livre collectif explore
autour de la notion plurielle de nihilismes. Ceux que Nancy
Huston appelle «professeurs de désespoir» ou «néantistes»
(Bloy, Beckett, Cioran, Bernhard, Blanchot, Jelinek, etc.)
manifestent sans doute un refus des valeurs communes, une
attirance pour la table rase. Mais faut-il réduire à cette pure
négativité le programme esthétique de ces «entrepreneurs de
démolition» ? Ne doit-on pas aussi entendre la force de cette
énergie du désespoir, la puissance d'un soupçon fructueux ? Il
faut donc faire l'histoire (philosophique, culturelle et littéraire)
de cet attrait vers le Rien , des figures de la destruction qui y sont
mobilisées, des incarnations du «dernier homme» qui y sont
proposées, afin de différencier des moments, des courants selon
les pays. Mouvement européen, sous l'égide de Schopenhauer, le
nihilisme littéraire stricto sensu n'existe pas, mais il permet de
désigner une fascination (dans les avant-gardes notamment) pour
la violence politique, qui croise pourtant un regard désabusé sur
un siècle de guerre et d'exterminations. Un premier volet étudie
les crises idéologiques et le vide existentiel qui se manifeste avec
intensité au XIX<sup>e</sup> siècle. Face aux déchaînements de l'Histoire,
la question qui se pose aux artistes et aux intellectuels est
bien de savoir comment continuer d'écrire en des temps
d'anéantissement. Car c'est le langage même qui apparaît,
dans le courant du XX<sup>e</sup> siècle, comme le lieu d'une négativité
à la fois féconde et destructrice. Et notre époque, hantée par
une apocalypse qui semble déjà advenue, cherche à conjurer
une attirance pour le néant qui est aussi bien le signe de notre
modernité toujours en devenir.