Ma fille folie

À l'âge des dents de lait, elle s'examinait
dans le miroir avec déjà un excès de
mélancolie. Chaque fois qu'elle en
perdait une, elle ne la mettait pas sous
son oreiller pour y trouver le sou de
la petite souris comme le faisaient
beaucoup d'enfants. Par vengeance,
elle la fracassait avec un caillou, car
elle haïssait les abandons et le vide
qu'elle se trouvait dans la bouche.
Aux nouvelles qui poussaient, elle
disait, Je vous chanterai les paroles
que je connais, gardez-les bien pour
vous toutes seules, ou bien je vous tue.
Elle récompensa par la suite la fidélité
de ses trente-deux gardiennes avec
des bains de laurier et de racines de
réglisse, ou, parcimonieusement, avec
le sang d'une viande à peine cuite,
avec des caresses généreuses, avec de
minuscules palourdes d'estuaire à
la saveur concentrée d'un début ou
d'une fin de mer.