Communication & organisation, n° 45. Risques mineurs, changements majeurs

L'objectif de ce numéro est d'analyser comment s'opère, sous l'effet des dispositifs
d'information et de communication, le couplage entre une culture généralisée
du risque et une réorganisation du social, des pratiques et des modes de vie
tant individuels que collectifs. À côté des nombreuses publications consacrées
aux risques dits majeurs, nous nous inscrivons ici dans un horizon qui n'est
pas celui de la catastrophe mais celui du vécu et du quotidien. Il s'agit de se
pencher sur l'ordinaire du changement, lieu souterrain où s'opèrent de puissantes
transformations. Consacré à des objets minuscules (telles les nanotechnologies)
ou mineurs (l'e-cigarette, le menu de la cantine), explorant les lieux de la
quotidienneté (l'école, l'hôpital, la table familiale ou l'entreprise), ce numéro ne se
résout pas à la force des choses mais explore la dynamique sociale, humaine et
communicationnelle en présence et la puissance de transformation en jeu.
Dans le travail de qualification-configuration de la catégorie de risque est en
jeu un processus civilisationnel de l'ordre de ce qu'étudiait Norbert Elias dans
La Civilisation des Moeurs. La généralisation de la question du risque désormais
présent dans tous les interstices de la vie avive la tension entre une idéologie
libertaire de la créativité et une idéologie sécuritaire qui anime tous les aspects
de la vie quotidienne : consommation de produits et de services, relations aux
autres, fonctionnement des organisations, attentes envers les institutions. Une
même tension anime l'espace discussionnel fondamentalement polémique du
risque, marqué par l'articulation entre le saillant et le lisse, entre les aspérités de
crises renouvelées et le lissage des discours préventifs construits à l'intention de
destinataires virtuels dont est présupposée la capacité rationnelle et prudentielle.
Le risque fonctionne comme un ferment communicationnel, comme un potentiel
discussionnel qu'actualisent des groupes nombreux dans un éventail ouvert de
thèmes, comme si une relecture complète de notre société pouvait se faire à partir
de la catégorie de risque.
Le caractère central et ambigu du risque l'installe au coeur de relations renouvelées
entre les sphères scientifique, médiatique, politique et sociale. La généralisation
du risque installe plus fortement la science en société, convoque scientifiques
et experts dans l'espace de la société civile et des médias, la situe aux côtés
du politique qui délibère et légifère. La question du risque n'est pas seulement
une question technique ou statistique, elle est une question totale qui engage la
production de la société elle-même.