Belle-Ile-en-mer

Quand Ronan Olier part en campagne, ses caisses de couleurs sous le bras,
le paysage n'a plus qu'à bien se tenir : inutile de faire le fier, de prendre la
pose, de toute manière il sera débusqué, dans tous ses états, ses éclats,
ses tremblements, ses fêlures. Inutile de se dérober derrière les lumières,
Olier l'oiseleur les piège en plein vol ! Mais bref ! Raconter sa vie l'ennuie. Il
s'anime en revanche, devient intarissable lorsqu'on se met à parler boutique :
pinceaux, couleurs, colles, poudres, inventions folles à base de carrelage
et de pommes séchées, papiers triturés, pliages et tressages. Il s'enflamme :
"Surtout j'adore les vernis, les liants, les médiums comme on dit, tout ce qui
permet de diluer, de porter la pâte de la palette au support, de trouver la juste
matière. Tout cela est très jubilatoire, très sensuel ; j'aime les grains, les
dépôts, les poudres et puis les transparences..."
"À chaque fois que l'on me demande quelque chose je me pique au jeu, je me
dis : est-ce que je saurai faire ça ?" Une succession de défis mais aussi une
addition d'actes : "Je vis de façon plus intense grâce à ce que je fais, je m'en
nourris, ça me rend sans cesse plus attentif, plus préparé à autre chose".
Nous souhaitions des "paysages concrets". Ils le sont et tellement plus !
La photo affirme, rassure (et souvent dit aussi : m'as-tu vu ?) ; la peinture
dérange, interroge : n'as-tu donc point vu ?
Olier la gargouille, Olier torero (comme son nom l'indique presque !) s'est
battu avec la matière bretonne, subtilement décantée ; une matière de terre
et de feu, d'air et d'eau, les éléments chers à Bachelard. Olier l'enfant a foncé
en songeant : "est-ce que je saurai faire ça ?" Il rapporte des preuves.
Qu'en dites-vous ?
(Jean-Pierre Abraham revue Armen n° 25 février 1990) extrait.