Le tableau des saints ou Examen de l'esprit, de la conduite, des maximes & du mérite des personnages que le christianisme révère & propose pour modèles

«Leur piété ne consistait qu'à condamner l'impiété des autres, dont ils épiaient la
conduite non pour les ramener mais pour les diffamer. Qu'ils blâmaient ou louaient
les personnes non à cause de leur mauvaise vie mais selon le parti qu'ils avaient
embrassé. Qu'ils admiraient parmi eux ce qu'ils reprenaient avec aigreur dans un
autre parti. Que l'on ne voyait entre eux que disputes semblables aux combats
nocturnes, où l'on ne connaît plus ni amis ni ennemis. Qu'ils chicanaient sur des
bagatelles sous le beau prétexte de défendre la foi.
Chacun croira que sa façon de penser est la seule nécessaire au salut ; en
conséquence, chacun se permettra tout, à lui-même et à ses adhérents, contre ses
ennemis, qu'il travestit sur-le-champ en ennemis de Dieu. Il ne se fera pas scrupule de
nuire, de calomnier, d'user de supercheries et de fraudes pour étayer son parti tant
qu'il sera le plus faible, ainsi que de faire violence à ses adversaires, de les persécuter
à toute outrance, de les exterminer quand il en aura le pouvoir.
Le fanatisme religieux ne formera jamais que des extravagants dévoués à leur parti
mais dangereux pour la société, ou bien des misanthropes perpétuellement aux
prises avec eux-mêmes, sans aucun fruit pour les autres. La dévotion tend
évidemment à détacher l'homme de sa famille, de ses parents, pour l'attacher
uniquement au parti de ceux qu'il a chargés de diriger son âme.
Tout homme sensé ne prêtera jamais l'oreille à ceux qui lui diront que Dieu exige
de lui qu'il soit aveugle, ignorant, insociable, oisif, et qu'il passe sa vie à méditer
inutilement ce qu'il n'entendra jamais. Il croira encore bien moins se rendre agréable
à ce dieu en violant les règles immuables de la justice, de la concorde, de l'humanité.
Il appellera des crimes , et non des vertus, les actions nuisibles au bien-être et au repos
de ses associés.
La morale religieuse ne sera jamais que la morale des prêtres, qui vivent de la
religion. Elle variera toujours suivant leurs intérêts, leurs fantaisies, leur parti. La
morale véritable est invariablement fondée sur les intérêts réels et permanents du
genre humain, qui ne peuvent être sujets au changement. L'homme se doit à lui-même
de se conserver et de rendre son existence agréable. En supposant un dieu
bienfaisant, on ne peut entrer dans ses vues en se tourmentant soi-même comme un
anachorète, en se livrant au supplice et à la mort comme un martyr, qui tous deux
outragent également la bonté divine en croyant qu'elle peut se plaire à voir le
spectacle hideux de l'homme souffrant et misérable.»