Les murs, l'usine

«Mon vieux pote Pierrot et moi, on a traversé
ensemble, et pas toujours dans le bon sens, 35 ans d'usine et
de solitude. On y est entrés pauvres en talent mais avec pas
mal d'illusions sur le genre humain. On en est sortis presque
exsangues de tous sentiments féériques. Toujours à peu près
vivants. De moins en moins bandants et ricanants.
On a tout connu ou presque. Mais qui peut prétendre
avoir tout compris du grand monde de l'industrie et celui
plus mystérieux encore de l'économie de marché et autres
"guignoleries" ? Un monde qui soigne ses manières mais dans
lequel on ne fait que se débattre, en regardant parfois ce couple
d'oiseaux songeurs venu se nicher discrètement dans l'atelier.
À l'usine, c'est souvent qu'on a attendu des jours
meilleurs. Ils ne sont jamais venus. À l'usine, mon vieux pote
Pierrot et moi avons tout partagé, sauf la solitude. Parce que
c'est un fait connu de tous, la solitude ne se partage jamais.
Avec personne.»