Une recette toute simple

Je vois mon père qui tient la canne de bambou. Le bois est lisse. Les
longues fibres serrées, aussi fines que des cheveux, sont maintenues par
des noeuds. Mon frère est allongé sur le sol, mon père lève le fouet. Je
veux me précipiter dans la pièce pour les séparer, mais je ne peux
pas... La canne s'abat, elle déchire la peau du dos de mon frère, un filet
de sang horizontal traverse son corps... Je n'entends plus que des cris,
je me sens perdue, comme si tous les repères connus avaient brusquement
disparu.
Sous les yeux horrifiés d'une petite fille de dix ans à peine, son père
qu'elle adore, si affectueux, si solide, si bon, va, pour quelques mots
de trop, se transformer en bourreau et rouer de coups son fils.
Dans une autre nouvelle, Paula, quinze ans, supplie sa copine de
classe, Miriam, de venir dormir chez elle le soir. On comprendra
plus tard que, lorsqu'elle est seule, Paula a un visiteur nocturne :
son père. Ailleurs, deux petites filles, dont la mère a subitement
disparu depuis des mois, des années peut-être, reviennent après
l'école devant la maison où la famille vivait autrefois, au cas où
l'absente réapparaîtrait...
Madeleine Thien écrit comme le diamant raye le verre, sa langue
est fine, coupante, précise dans le détail qui fait mal. Et c'est aux
enfants qu'on fait mal au fil des nouvelles qui composent ce livre,
quand ils découvrent les comportements de certains adultes qui
vont les blesser à vie.