Hitler

«Comment Hitler a-t-il été possible ? Comment un désaxé aussi bizarre
a-t-il pu prendre le pouvoir en Allemagne, pays moderne, complexe,
développé et culturellement avancé ? Comment a-t-il pu, à partir de
1933, s'imposer à des cercles habitués à diriger, bien éloignés des brutes
nazies ? Comment a-t-il réussi à entraîner l'Allemagne dans le pari
catastrophique visant à établir la domination de son pays en Europe, avec,
en son coeur, un programme génocidaire terrible et sans précédent ?
La réponse à ces questions, je ne l'ai trouvée qu'en partie dans la
personnalité de l'étrange individu qui présida aux destinées de
l'Allemagne au cours de douze longues années. Hitler, ceux qui
l'admiraient comme ceux qui le dénigraient en convenaient, était une
personnalité extraordinaire. Il avait de grands talents de démagogue,
ainsi qu'un oeil sûr, qui lui permettait d'exploiter implacablement la
faiblesse de ses adversaires. On peut l'affirmer avec certitude : sans
Hitler, l'histoire eût été différente.
Avant 1918, pourtant, rien n'atteste l'exceptionnel magnétisme qu'on
lui reconnut par la suite. Les membres de son entourage voyaient en
lui un personnage un brin méprisable ou ridicule, certainement pas un
homme promettant de devenir le futur chef de la nation. Tout changea
à compter de 1919. Il devint l'objet de l'adulation croissante et, peu à
peu, presque illimitée des masses, tout en suscitant une haine intense
chez ses ennemis.
Cela donne à penser que la clé de l'énigme est à chercher moins dans
la personnalité de Hitler que dans les changements vécus par la société
allemande elle-même, traumatisée par une guerre perdue, l'instabilité
politique, la misère économique et une crise culturelle. À toute autre
époque, Hitler serait certainement resté un néant.»