Quand les loups avaient des plumes : mémoires en chrysalide

Chère Grande Personne,
J'ai quatre ans et je pousse les portes du monde.
Je n'ai encore rien appris vraiment, mais j'en sais
déjà beaucoup.
Quand je dis que je sais, je ne parle pas des déclinaisons
latines ou du taux de la TVA sur les produits culturels.
Je sais, par toute la puissance de mon instinct, par toutes
les ondes que font courir les émotions sur la peau, la mienne
et celle des autres. Je crois de tout mon coeur au pouvoir absolu
et divin de l'amour qu'on me porte. Mon instant présent
est tout, délicieusement pur.
Mais je sais aussi que le compte à rebours a démarré. La
touche «reset» de ma mémoire est enclenchée et mon petit
doigt me dit que j'aurai bientôt oublié l'essentiel.
Ce matin, une plume d'ange est tombée en planant doucement
sous mon nez. Je l'ai ramassée, je l'ai trempée dans
la gouache pour te confier, à toi Adulte, les quelques miettes
encore croustillantes de ma première mémoire avant qu'elle
ne s'efface.