Le vendeur de glaces : nouvelle d'Edenville

Le café de l'Etoile, anciennement «La Couronne»,
à l'angle de la place d'Edenville, s'enorgueillit d'une
dernière chose : c'est qu'il est géré par le patron le plus
généreux du district, lequel répète à l'usure que le métier
ne rapporte plus comme il faudrait. Comment dans ces
conditions pourrait-il faire fortune ? Le pastis, la chope,
le coup de pogne sur le zinc, le carton frappé sur le
feutre ; la brève, la harangue, la conversation, le faux
débat et les vraies disputes ; les amitiés renouées, les
fâcheries inexplicables ; les aventures de Marius
colportées par le bistrot parisien jusqu'à l'estaminet
flamand comme si le Rhône puis la Seine devenaient
l'espace d'un jour affluents césariens de l'Escaut ; la
somme des on-dit et la mesure des rumeurs ; miniature
de la vie de la ville et maquette du réseau des réseaux, à
la différence que les «emails» s'échangent ici d'un bout
à l'autre du comptoir, que les «chats» ont de vrais poils,
miaulent après de vraies caresses et que l'information
donne à sourire et si peu à manger : tout cela disparaît
lentement, périclite petit à petit, et réclame de la part du
patron un sacerdoce quotidien digne de la cléricature.