Action poétique, n° 202. Kurt Schwitters

Pour Volker Braun, pour un anniversaire
Lui, c'est elle car dit-on, au cours du XX<sup>e</sup> siècle, dans les
dictionnaires, sandre est un nom féminin, peut-être par
proximité avec le latin sandra , et avec son homonyme
cendre... Le nom est entré dans notre vocabulaire au
début du XIX<sup>e</sup> siècle, du néerlandais sander , par
l'allemand zander. Ce poisson à nageoire dorsale
épineuse, acanthoptérygiens (quand on est acanthoptérygiens ,
comme la majorité des espèces de poisson, on est
toujours au pluriel !), ce poisson osseux passe d'un genre
à l'autre. Vers 1950, donc, elle devient lui, la sandre
devient le sandre.
Un poisson de rivière et de lac (Allemagne du Nord,
bassin du Danube, notamment, mais aussi, dans
quelques eaux courantes, en France, et ailleurs) qui aime
la mer et ne dédaigne pas de s'y tremper. Dos verdâtre, à
rayures, écailles très légères, et de peu d'arêtes, Il peut
mesurer jusqu'à un mètre et peser jusqu'à quinze kilos..
Particulièrement agréable, sa chair ferme, blanche,
feuilletée, se prête à de nombreuses combinaisons, on
peut la trouver grillée, pochée, à la poêle (avec des
pommes), en salade (avec des girolles), en timbale, au
gratin, meunière, à l'aïoli (avec des betteraves), aux
cardons (à l'approche des fêtes de fin d'année), aux pois
gourmands (avec citronnelle), à la livournaise (au four,
avec fondue de tomates), au vin (avec purée de légumes
de saisons), rôtie (avec des cocos, haricots blancs frais, ail
en chemise), à la sauce aux écrevisses, au beurre de
moutarde...
Avant le Mur
La RDA existe, Berlin-Est existe, Brecht vient de mourir.
Toujours curieux de ce qui se passe en France, et heureux
de parler notre langue, le poète Stephan Hermlin, croisé
au hasard de l'une de ces insipides rencontres officielles,
en marge d'un Congrès de l'Union des Écrivains, me
propose un dîner de bavardages, avec quelques amis
(dont le poète cubain Roberto Fernandez Retamar, qui,
glabre, fait sensation en s'affublant d'une superbe barbe,
à la Fidel, alors à la mode, et qui n'arrête pas de se
décoller..). Nous nous retrouvons dans un restaurant pas
trop vaste, pas trop bruyant, derrière la Karl Marx Allee,
et refaisons le monde.
Pas de charcuterie, demande Stephan, d'accord ?
D'accord. Zander ? Zander , c'est quoi ? Explications.
D'accord, Zander...
Donc ce Sandre à la sauce moutarde. Pour moi, inoubliable
découverte. Stephan demande la recette. À la fin du
repas, un énorme cuisinier nous l'apporte (écrite en
français, en marge d'un menu en russe).
Pour six personnes, lever les filets d'un gros sandre frais
(deux kilos, ou plus). Dans un plat, les arroser d'un large
jus de citron ; marinade une quinzaine de minutes. Un
bon kilo de pommes de terre cuites dans leur peau.
Laisser refroidir, enlever la peau ; couper ne rondelles pas
trop fines.
Dans une poêle, laisser colorer rapidement au beurre les
filets de sandre sortis de la marinade et mis à sécher sur
du papier gaufré.
Dans un plat beurré, poser les rondelles de pommes de
terre, puis, par dessus, les filets de sandre ; une poignée
d'échalote hachée (c'était «oignon» sur le papier, mais
l'échalote va mieux !) ; Ajouter du beurre, passer le plat au
four chaud quelques minutes. Au sortir du four, napper
d'une sauce beurre/moutarde
(quatre cuillerées de moutarde incorporées lentement,
sur un feu très doux, dans cent grammes de beurre, pour
une crème onctueuse et homogène).