Marc Sangnier : le semeur d'espérances

«Je suis habitué, moi, à jeter des semences dans les sillons mais le laboureur
qui met le grain en terre meurt souvent avant l'été». Rarement la vie
d'un homme public aura vu autant de graines jetées à la volée et rarement
leur germination aura été aussi longue et laborieuse.
Car germination, il y eut au bout du compte. La vie de Marc Sangnier
est une interrogation sur le sens d'une vie politique réussie. Sont-ce les
mystifications de la politique, les succès électoraux et leur fugacité qui
fondent cette réussite ou les combats - défaits ou victorieux peu importe -
que l'on mène au nom de ses convictions les plus affirmées ? N'est-ce
pas simplement, selon le mot de Bernanos, la victoire de la politique
de l'honneur sur l'honneur de la politique ? Toute sa vie, Marc Sangnier
fut d'abord un combattant. Rien ne pouvait le distraire de son but dès
lors qu'il avait choisi une cause pour laquelle il était prêt à tout sacrifier.
Réconcilier l'Église et la République, combattre pour améliorer la condition
sociale du peuple au travail, lutter pour sauvegarder la paix sitôt
l'encre du traité de Versailles sèche, tous ces combats procédaient chez lui
de la même conviction : c'est l'homme qu'il fallait protéger puis élever.
Comme de Gaulle - à qui tant de traits le rattachent - il aurait bien pu
dire lui aussi que «la seule querelle qui vaille est celle de l'homme».
Lire Sangnier 60 ans après sa mort c'est lire le monde tel qu'il devrait
être. Hier comme aujourd'hui. C'est remettre à leur juste place, les vraies
valeurs et les faux semblants.
Sa vraie liberté de ton et sa connaissance de l'époque n'auraient pas
suffi à Jean-Jacques Greteau s'il n'avait lu tout ce que Sangnier a écrit et
proclamé dans l'enthousiasme, aux quatre coins de l'Europe ni s'il n'avait
dépouillé des cartons d'archives qui lui ont fait découvrir nombre d'éclairages
nouveaux. Avec son sens de la formule, il dresse de son personnage
un portrait plein d'humanité. Il fait revivre la figure d'un combattant
d'une énergie exceptionnelle qui, jusqu'au bout, a conservé la maîtrise
de lui-même. Même si, au jour de sa mort beaucoup de ses semailles
n'avaient pas encore germé.