L'art de déjouer le témoignage par la fiction : Verre cassé d'Alain Mabanckou

En affirmant que «la préoccupation de l'auteur africain
n'est pas son rapport avec le continent noir», mais qu'elle
est «avant tout littéraire, comme pour tout écrivain», Alain
Mabanckou partage la position des écrivains de la Migritude
et rompt avec les choix des générations précédentes. Désormais,
il ne s'agit plus de faire connaître les particularités
d'une culture, ni de dénoncer les violences subies, mais
de trouver comment exister, en tant qu'écrivain, dans un
«entre-deux» instable et délié du territoire géographique,
où l'imaginaire est confronté à une permanente circulation
des références culturelles. Situation complexe, dont l'ambivalence
est redoublée par celle du système littéraire francophone,
puisque la reconnaissance des écrivains émigrés
reste attachée, très souvent, à des marqueurs signalant leur
altérité ou leur situation périphérique.
Cet essai entend saisir de quelle manière Alain Mabanckou
parvient à gérer ces attentes en plaçant, au coeur de sa
pratique scripturale, la volonté de s'en libérer. L'étude de
ses romans, et notamment de Verre Cassé , montre comment
l'écrivain construit des intrigues qui, tout en semblant
rendre compte de réalités africaines, mettent à mal les
codes de représentation réaliste, par leurs scénographies
ou par des narrateurs à la parole peu fiable. Alors que
certains personnages affirment la nécessité du témoignage
- topos de la littérature africaine impliquant engagement et
vérité -, le récit déjoue simultanément cette décision. Il se
veut, avant tout, une fiction - une feintise.
C. G.