Les engelures

Qui se souvient qu'au cours de l'hiver 1956
le Rhône gela très fort, au point de se donner des
allures de Saint-Laurent ?
C'est à la fin de cet épisode quasiment sibérien,
en pleine débâcle des glaces donc, que deux femmes,
la mère et la fille, que les tours et les détours de la vie
ainsi que la rugosité affichée de leurs rapports et la
tendresse profonde et profondément refoulée qui les
lient les ont un temps séparées puis soudain réunies,
tentent de se rejoindre, de se parler, de se parler
vraiment.
Mais tant de choses les en empêchent : le poids
des souvenirs (et de l'histoire passée, si violente
pour la mère, mais si différente de l'histoire en train
de se faire, et que la fille vit de plein fouet non moins
violemment pourtant), les images multiples de
l'homme un jour parti, les petites musiques gravées
dans chaque tête, et jusqu'au Rhône lui-même,
dont le dégel laisse peu à peu réapparaître l'infinie
complexité, faite de courants et de contre-courants,
de remous inexplicables, de rives incertaines et de
brumes mouvantes...