La condition de fragilité : entre science des matériaux et sociologie

Comment la fragilité passe-t-elle du statut de notion courante, présente
dans le langage naturel, à celle de catégorie scientifique ? La science des
matériaux, jeune discipline au croisement de plusieurs savoirs, a placé au
coeur de sa démarche le matériau soumis à contrainte. Dans l'effort, le
matériau est-il conduit à se déformer et selon quelles modalités, va-t-il se
casser ou résister à la rupture ? C'est une science appliquée, qui vise à
décrire et à comprendre les comportements des matériaux en situation
réelle, en vue d'en améliorer les performances. La sociologie, quant à elle,
ne dispose pas d'outils théoriques construits pour appréhender les états
de fragilité, même si de nombreuses écoles sociologiques font usage de
notions comme celles de «contrainte», de «choc», de «rupture», de
«risque»... Pourtant, les situations sociales elles-mêmes, par exemple
dans des moments de crise, sont couramment référées à cette notion de
fragilité : ne dit-on pas d'un quartier qu'il est sensible, d'un enfant qu'il a
une capacité de résilience, d'une société qu'elle risque la rupture ? Dans
ce livre, la tâche du sociologue est d'abord de permettre au physicien d'expliciter
son point de vue, ses méthodes, ses modèles. Il s'agira d'ouvrir
ensuite la question de l'exportabilité de tels acquis vers d'autres domaines
scientifiques, notamment en sciences sociales, et de tester la pertinence
d'une sociologie qui ferait de la fragilité son paradigme directeur.