La rupture patrimoniale

La rupture patrimoniale

La rupture patrimoniale
Éditeur: A la croisée
2003173 pagesISBN 9782912934079
Format: BrochéLangue : Français

La ville est devenue le lieu par excellence de fabrication du patrimoine. Les politiques

publiques ne se contentent plus de réhabiliter et de valoriser les quartiers anciens, les

bâtiments publics et les églises. Elles associent les citadins aux procédures de «requalification

de leurs lieux de vie» en s'appuyant sur la collecte de leurs souvenirs, en valorisant l'histoire

particulière qu'ils ont entretenue avec la ville.

La patrimonialisation semble ainsi se développer à partir de deux opérations : des

procédures juridiques, héritières de la Révolution française, qui mettent l'accent sur l'universalité,

l'irrévocabilité, la transmissibilité ; des processus sociaux qui mettent l'accent sur

l'environnement, sur le contexte et se nourrissent de l'histoire des hommes et de leur

mémoire. Si ces particularités évoquent deux conceptions du patrimoine - à côté du

patrimoine savant, les sciences sociales confèrent depuis plusieurs décennies reconnaissance et

légitimité aux patrimoines sociaux - la différence entre elles n'est pas dans la nature de l'objet

patrimonialisé mais dans sa construction, dans la capacité des acteurs sociaux à mobiliser les

procédures, à faire reconnaître leurs choix et, in fine , à rendre légitimes leurs modèles culturels

et leur histoire. L'exemple des politiques culturelles dans la région Rhône-Alpes montre que

toute patrimonialisation est toujours, au bout du compte, sociale et politique.

Cependant, le passé n'est pas seulement construit dans le présent, il est aussi construit par

le présent. La patrimonialisation détache symboliquement l'objet patrimonial de son contexte,

le convertit en une ressource culturelle visant à perpétuer le souvenir de l'événement passé sous

une forme stabilisée.

Ainsi, pour exister en tant que tel, le patrimoine naît d'une rupture qui résulte d'un travail

de deuil au sens freudien mais aussi d'une opération fondamentale de la mémoire collective

telle qu'analysée par Maurice Halbwachs. En décontextualisant l'objet patrimonial et en le

rendant irrévocable, la patrimonialisation construit, entre un territoire ou un groupe social et

son passé mis à distance, une relation souvent mythique mais néanmoins créatrice de lien

social et qui imprègne même les ambiances urbaines. En définitive, si la mémoire et le

patrimoine n'existent pas sans invention, ils tirent leur efficaité symbolique de l'invisibilité du

processus qui les fait naître.

Professeur d'ethnologie à l'Institut de sociologie de l'université des Sciences et Technologies de

Lille, chercheur au Centre lillois d'études et de recherches sociologiques et économiques (CNRS),

Michel Rautenberg a été conseiller à l'ethnologie de la DRAC Rhône-Alpes. Cet ouvrage porte la

marque de son itinéraire, entre implication et recherche.

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