Le crime de l'omnibus : 1881

- Je n'ai pas envie de rire. Je vous dis que cette femme-là
a la peau froide comme du marbre, et qu'elle ne
respire plus. Venez m'aider à la tirer de l'omnibus. Je ne
peux pas la porter tout seul.
- Elle ne doit pourtant pas être lourde... enfin, si elle
est malade pour tout de bon, je vas vous donner un coup
de main ; on ne peut pas la laisser là, c'est sûr.
Sur cette conclusion, le conducteur se décida, en
rechignant, à monter dans la voiture, où le grand brun
faisait de son mieux pour soutenir la malheureuse enfant.
L'employé monta aussi, et, à eux trois, ils n'eurent pas de
peine à enlever ce corps frêle. La salle d'attente de la station
n'était pas encore fermée. Ils l'y portèrent, ils l'y
étendirent sur une banquette, et le jeune homme releva
d'une main tremblante le voile qui cachait la moitié du
visage de la morte.
Elle était merveilleusement belle : une vraie figure de
vierge de Raphaël. Ses grands yeux noirs n'avaient plus
de flamme, mais ils étaient restés ouverts, et ses traits
contractés exprimaient une douleur indicible.
Elle avait dû horriblement souffrir.
- C'est pourtant vrai qu'elle a passé, murmura le
conducteur.
- Pendant le voyage ! Et vous ne vous en êtes pas
aperçu ? s'écria l'employé.
- Non, et Monsieur qui était assis à côté d'elle n'y a
rien vu non plus. Elle n'est pas tombée... on la tenait... et
elle n'a pas seulement soufflé. C'est drôle, mais c'est
comme ça.