Rue des impassières

Nous sommes bien rue des impassières , autrement dit : impasses qui
tombent dans la poussière, et il n'y a pas de petits mots.
Soyons attentifs à cet «autrement dit», ce petit mot bien commode,
ou mal commode, ce mot qui passe devant moi en allant à la gare
où trop souvent je m'égare. Les voici, tous ces mots enfilés sur des
ficelles, qui passent dans l'impasse, la rue des impassières. Ils sont
dans leurs contraintes, leurs tribunaux grammaticaux, dans l'exercice
du pouvoir de leur sens, mais moi, je veux faire autrement : je veux la
sédition, la poésie sur la poésie, le livre sur le livre, le son sur le sens.
La pédagogie et la démonstration m'indifférent.
Je veux perturber le sens, travailler son ombre, y faire pousser des
fleurs comme l'alchémille et l'agapanthe, je veux jardiner dans le
jardin des mots. De qui et de quoi ce livre parle-t-il ? Mais de rien,
évidemment, sauf de lui-même, de l'aventure des mots, des océans,
des marées hautes et basses de ces textes.
Quelle arrogance, quel orgueil que d'aller ainsi sur la page et peut-être
sur la plage de ce qui sera un livre !
Quelle impudence, quel impouvoir que de refuser aux mots d'être
simples véhicules, transport pour une histoire morale et extérieure !
Je vous le dis simplement : ce livre entre dans l'atelier de la fabrication
des mots et n'a nulle autre vocation. Lisez-le en dehors de tous
tribunaux, de tous témoins, de tous juges, ce livre n'a pas besoin
d'avocat. Alors ? Retrouvons-nous rue des impassières.
J. J. Lemarchand