Les orfèvres de basse Bretagne : dictionnaire des poinçons de l'orfèvrerie française

A l'image de l'exceptionnelle richesse du patrimoine architectural et
mobilier, l'ensemble des 1 100 pièces d'orfèvrerie recensées en basse
Bretagne par l'Inventaire général, sans doute l'un des plus importants
de France, étonne par sa qualité et sa diversité.
Fleurons de cet art fastueux entre tous qu'est l'orfèvrerie, les multiples
reliquaires morphologiques des XIV<sup>e</sup>, XV<sup>e</sup> et XVI<sup>e</sup> siècles, chefs, bras,
jambes et doigts, transmettent au fidèle et à l'historien, en même
temps que la présence des corps saints, les mythes fondateurs de la
culture bretonne ; les chapelles et pupitres-reliquaires, objets petits et
raffinés, imprégnés par la création architecturale contemporaine,
traduisent le rayonnement des arts, encouragé par la dynastie
victorieuse des Montfort. Sur les pièces gothiques d'une sobre
élégance ou celles plus somptueuses de la Renaissance, apparaissent
les premiers poinçons bretons.
Parmi les 550 orfèvres recensés dans le Dictionnaire du présent ouvrage,
les noms des lignées célèbres de la Cornouaille et du Léon côtoient ceux
moins connus du Trégor et du Vannetais. Leurs biographies rédigées
à l'aide de pièces d'archives inédites font ainsi ressurgir tout un pan
de l'histoire sociale de la Bretagne d'Ancien Régime.
Plus de 500 poinçons apportent désormais aux chercheurs et
collectionneurs un outil de référence indispensable. Enfin le catalogue
des 364 oeuvres publiées ici, quasi exhaustif pour le Moyen Age et la
Renaissance, s'est efforcé de choisir, dans le fonds très riche des XVII<sup>e</sup> et
XVIII<sup>e</sup> siècles les pièces les plus représentatives de leur époque ou les
plus exceptionnelles, en mettant l'accent sur l'originalité des créations
de basse Bretagne dont témoignent, entre autres, les coupes de
mariages et les croix de procession finistériennes, emblèmes personnels
ou collectifs d'une société rurale à son apogée.
25 mars 1969
(...)
En même temps qu'il complète nos connaissances,
il [l'inventaire] suggère une mise en
question sans précédent des valeurs sur lesquelles ces
connaissances se fondent. Les objets d'archéologie
peuvent être définis en tant que témoins. On les
rassemble selon des méthodes d'ordre scientifique, ou
qui tentent de l'être. L'inscription inconnue rejoint
l'inscription connue, et le morceau d'architrave, la
colonne mutilée. Il n'en va pas de même des oeuvres
d'art. Au musée, dans notre mémoire, dans nos
inventaires, l'objet inconnu, depuis un siècle, rejoint
moins l'objet connu que l'oeuvre dédaignée ne rejoint
l'oeuvre admirée. L'inventaire qui rassemblait les
statues romaines de Provence n'était pas de même
nature que celui qui leur ajoute les têtes de
Roquepertuse et d'Entremont.
Il ne s'agit pas seulement d'une "évolution du
goût". (Evolution d'ailleurs troublante, comme celle
de la mode, car nul n'a expliqué ce qui pousse les
hommes à être barbus sous Agamemnon, Henri IV
et Fallières et rasés sous Alexandre ou Louis XV). Ce
n'est pas seulement le goût qui, dans les inventaires,
ajoute les statues romanes aux statues romaines, et les
oeuvres gothiques aux oeuvres romanes avant de leur
ajouter les têtes d'Entremont. Mais ce ne sont pas non
plus les découvertes, car les oeuvres gothiques n'étaient
point inconnues : elles n'étaient qu'invisibles. Les
hommes qui recouvrirent le tympan d'Autun ne le
voyaient pas, du moins en tant qu'oeuvre d'art. Pour
que l'oeuvre soit inventoriée, il faut qu'elle soit
devenue visible. Et elle n'échappe pas à la nuit par
la lumière qui l'éclaire comme elle éclaire les roches,
mais par les valeurs qui l'éclairent comme elles ont
toujours éclairé les formes délivrées de la confusion
universelle. Tout inventaire artistique est ordonné
par des valeurs ; il n'est pas le résultat d'une
énumération, mais d'un filtrage.
Nous écartons, nous aussi, les oeuvres que nous ne
voyons pas. Mais que nous puissions ne pas les voir,
nous le savons, et sommes les premiers à le savoir ;
et nous connaissons le piège de l'idée de maladresse.
Si bien que nous ne tentons plus un inventaire des
formes conduit par la valeur connue : beauté,
expression, etc. qui orientait la recherche ou la
résurrection, mais, à quelques égards, le contraire :
pour la première fois, la recherche, devenue son objet
propre, fait de l'art une valeur à découvrir, l'objet
d'une question fondamentale.
Et c'est pourquoi nous espérons mener à bien ce
qui ne put l'être pendant cent cinquante ans :
l'inventaire des richesses artistiques de la France est
devenu une aventure de l'esprit.
André Malrauxa