La stèle de Louis Bertin

«Louis Bertin revint de guerre en 1919 avec des récits pour alimenter la conversation et des cauchemars pour occuper les nuits de plusieurs vies s'il en avait eu plusieurs à vivre.
Il parlait davantage des moments de repos que des faits d'armes, lorsque sa compagnie remontait des premières lignes vers l'arrière pour séjourner dans les villages repris aux Allemands.
Il disait avoir bu plus de champagne qu'il n'en pourrait jamais boire par la suite, car les caves étaient ouvertes et les soldats au repos s'étourdissaient d'alcool et de chansons pour tenter d'oublier que la guerre était leur maître.
Ils buvaient à la vie conservée et précaire, dans la pensée que ces jours étaient leurs derniers à vivre.
Il disait qu'il avait eu assez longtemps près de lui un chien ratier qui lui tenait chaud la nuit et chassait les rats nombreux dans les tranchées.
Louis Bertin n'a jamais dit combien d'hommes il avait tué sachant qu'il les avait tués. De combien pouvait-il se souvenir ?»