Les querelles dramatiques à l'âge classique (XVIIe-XVIIIe siècles)

À notre époque, pourtant caractérisée par la liberté d'expression, personne
n'oserait se lever au beau milieu d'une représentation théâtrale pour siffler un
acteur, lui donner la réplique ou chanter les paroles de son couplet. Sous l'Ancien
Régime, de tels incidents sont monnaie courante, révélateurs d'un rapport
vivant entre la scène et la salle. De Corneille à Voltaire, ce lien vivant
fait la spécificité des querelles dramatiques, qui sortent du cabinet des doctes
pour rendre le public témoin et acteur des débats. Le décalage entre la critique
savante et le jugement du parterre est au coeur des querelles, et induit
une réciprocité permanente entre succès immédiat et postérité, anecdote et
histoire littéraire, réception et création. Loin d'être stérile, la querelle guide
le choix des dramaturges, entérine la naissance de genres nouveaux, et fait
preuve d'une inventivité constante dans sa propre mise en scène : libelles,
parodies et contre-pièces assurent une large publicité à la polémique, elle-même
théâtralisée et livrée au public. Débordant le cadre du théâtre pour
entrer en résonance croissante avec les événements politiques, les querelles
sont le premier lieu d'affirmation d'une opinion publique.
Le politique s'avère indissociable de l'esthétique, car la réception particulière
du théâtre pose une vraie question à l'Âge classique : si le classicisme se
définit comme la conformité d'une oeuvre à l'attente d'un public donné, comment
admet-il que cette oeuvre ait la faculté de créer elle-même son public,
d'engendrer de nouveaux repères esthétiques ? Comment le public est-il à la
fois présupposé et suscité par chaque oeuvre ? L'étude des querelles permet de
rendre compte de cet affrontement mi-factice mi-sincère entre la scène et la
salle, et de relier la production théâtrale à son contexte à la fois théorique et
fantasmatique. Par essence circonstancielle, la querelle participe de manière
pérenne à la fabrique du théâtre.