Le bestiaire inachevé

La critique portugaise à la sortie du Bestiaire inachevé (couronné par le
prestigieux prix Ferreira de Castro) a évoqué le nom d'Umberto Eco. Le
fait est que Sérgio Luís de Carvalho, lui-même universitaire de renom, a
une façon originale de nous rendre contemporains de l'histoire même la
plus lointaine, qu'il explore loin, très loin des sentiers battus, avec autant
d'intelligence, de goût du paradoxe que d'érudition - la saudade
en plus.
Anno Domini 1348. La peste noire qui ravage toute l'Europe atteint la
ville de Sintra, lieu de séjour de la cour du roi du Portugal. Un
tabellion local, João Lourenço (le personnage est historique, même si
l'on ne sait à peu près rien de lui), scrutant dans son corps les
premières morsures du mal, s'enferme chez lui et décide de consacrer
ses dernières heures à la rédaction de son testament : une confession
plutôt, à la faveur de laquelle il reprend comme en rêve le cours de sa
vie, tout en feuilletant les planches du bestiaire illustré qu'on lui avait
offert alors qu'il était encore enfant...
Sur fond de guerres et de violences, un récit intimiste et troublant qu'on
jurerait avoir été écrit à la lueur d'une bougie : élégie mélancolique à un
temps qui s'en va, tandis que l'âme du veilleur palpite entre l'ombre et
la lumière, tantôt prête à céder à la peur, tantôt résolue à scruter sans
ciller le noir de la nuit.