Le rire européen. European laughter

Rabelais apprit jadis à l'Europe que le rire était le propre de l'homme.
Sur ce point, il se peut que les Européens soient plus hommes encore que
les autres : «inventeurs» de la comédie (grecque), de l'esprit (français),
de l'humour (anglais), du Carnaval et de la caricature, «possesseurs»
de Cervantès, de Charlie Chaplin et de Raymond Devos, ils ont fondé,
au mépris des traditions sérieuses qui les ont également traversés, une
culture où le rire est conçu à la fois comme un merveilleux conducteur
de sociabilité et un irremplaçable instrument de la raison critique.
À l'heure où, bon gré mal gré, les Européens se décident à se donner
un destin politique commun, il a paru intéressant d'examiner les
opportunités que leur offre le rire - pour se comprendre, mais aussi
pour se différencier. Y a-t-il un rire européen ? Une façon particulière
de rire ensemble malgré des sensibilités culturelles irréductibles à toute
uniformisation ? Sur quelles connivences, soutenu par quelles valeurs,
au sein de quelles tourmentes, dans l'espoir de quelles libérations, le
rire européen fuse-t-il, d'une nation de l'Europe à une autre ou de
l'Europe vers les autres continents ?
Ces questions méritaient le concours d'historiens, de sociologues, de
littéraires et de linguistes, venus de France et de Grande-Bretagne
mais aussi d'Allemagne, d'Italie, de Roumanie, du Danemark et du
Niger. Dans le vaste éventail qu'ils ouvrent ici, on verra se déployer
toutes les facettes d'un rire qui, de Milan Kundera à Pier Paolo Pasolini
et de l'Inde à l'Afrique noire fait entendre la voix d'une Europe
complexe, à la fois sûre et inquiète d'elle-même, héritière (infidèle ?) et
inventrice (épuisée ?) d'une certaine forme d'humanisme de la Joie.