Plaisirs de vampire

Lire, c'est fréquenter amicalement un texte ; parfois l'épouser (le livre de chevet) ; ou même le vampiriser : je m'incorpore sa substance, il fait désormais partie de moi, et moi de lui. Tout cela tient à une certaine façon de faire jouer l'intertexte que l'on peut nommer interlecture.
Trois contes fantastiques de Gautier permettent d'analyser les soubassements inconscients du vampirisme, y compris dans une variante où c'est l'œil, le «mauvais œil», qui suce le sang de la victime. Les Eaux étroites de Julien Gracq montrent que l'artiste a le pouvoir de s'assimiler à la fois un paysage et des fictions littéraires. Giono, dans Deux cavaliers de l'orage, met en scène de façon exemplaire la conjonction du sanguinaire et de l'érotique, le drame de l'amour qui tue.
On peut aussi chercher à voir comment l'écriture du critique non seulement envahit les profondeurs inaperçues du texte, mais le conditionne à occuper à son tour sous cette forme nouvelle l'esprit du lecteur. Dracula ou Don Juan, il est toujours question de séduire. Aimer l'art, serait-ce apprendre à jouir d'être victime ?