Tournoi : légendes d'un centenaire

Le Tournoi ? C'est d'abord une odeur. Celle de la bière d'outre-Manche, qui imbibe
l'événement de toute son âme, mousse dans les bars pour y fêter la victoire et soigne les
blessures du corps et de l'âme, de Saint Mary Street à Temple Bar.
Le Tournoi ? C'est une vision. Celle de ces cohortes d'hommes verts traversant la voix
ferrée de Lansdowne Road, de cette horde de rouges Gallois franchissant la rivière Taff ;
celle du royal pique-nique de Twickenham, ou de la farandole de tartans écossais dansant
dans les rues d'Edimbourg.
Le Tournoi ? C'est une musique, évidemment. Fermez les yeux... Land of my Fathers,
Ireland's call, God Save the Queen, Flowers of Scotland, Fratelli d'Italia, la Marseillaise...
Ce sont également ces douces ballades, du Bread of Heaven gallois au Fields of Athenry
irlandais, en passant par le negro spiritual envoûtant du Swing Low, Sweet Chariot
anglais, dans lequel s'évanouirent tant d'espoirs de victoire.
Le Tournoi ? C'est aussi un goût. Celui d'un bon whisky, d'une Guinness bien chambrée
ou d'un bordeaux savouré au petit matin, à l'heure ou les adultes dorment, dans
l'arrière-salle d'un troquet de Saint-Germain-des-Prés.
Le Tournoi ? C'est une sensation, enfin. Celle de pénétrer une histoire à nulle autre
pareille, écrite sur les vestiges du mur d'Hadrien, les souvenirs de la Guerre de Cent Ans
et les insurrections des Gaëls. Une sensation plus dure qu'une drogue, plus grisante
qu'un alcool, plus forte, peut-être, qu'un amour. Ainsi replongent dans leurs chimères,
chaque printemps, les grands gosses que nous sommes. Ainsi vit le Tournoi, depuis un
siècle. Pour l'éternité.